Un Sommeil de plomb

intentions de l’auteure 

Comment s’arrange-t-on avec sa conscience quand on vit dans une époque troublée ? Quels ressorts conscients ou non, nous poussent à nous taire, à nous compromettre, à accepter l’inacceptable, à nous engager dans le combat ou moins héroïquement à rester le plus digne possible ?

Ces questions sont celles qui nous viendront naturellement à l’esprit après la représentation d’Un sommeil de plomb. Plus précisément, parce que l’Histoire a la force de raconter toutes les nôtres et parce que le théâtre est un art vivant, nous pourrons nous demander : « Et moi, qu’aurais-je fait à sa place ? »

Helen Woodstein, la jeune journaliste de la pièce, incarne cette voix de la conscience : formée à ce journalisme d’investigation naissant dans les années 70, elle tente de mettre Wernher von Braun face à son passé et face à ses responsabilités. Elle ne comprend pas : ce héros planétaire, cet homme qui a œuvré au succès de la mission Apollo, qui a envoyé l’Homme sur la Lune, comment a-t-il pu vendre son âme au Lucifer des temps modernes, Hitler en personne ? Lui qui avait tout ! Lui ce brillant technicien, ce scientifique génial ! Pourquoi a-t-il adhéré au parti nazi ? Rien ne l’y obligeait : sa naissance, l’influence de sa famille, rien ne le prédisposait à sombrer dans la barbarie nazie ? Et pourtant…

Pourtant, c’est précisément sa passion – celle de l’aérospatiale qui l’a compromis. Sans doute s’est-il persuadé qu’en tant que scientifique, il n’avait aucune responsabilité morale.  Après tout, fabriquer des armes pour défendre son pays, c’est de bonne guerre, n’est-ce pas ? Cela suffit à prouver l’engagement patriotique ! Quoi de répréhensible ?

Certes, reconnaît notre jeune journaliste, mais la science ne peut échapper à la morale surtout quand se font jour les premiers témoignages accablants des victimes de cette « science » : Wernher von Braun a de fait participé à la mort de 20 000 travailleurs forcés du camp de Buchenwald, en approuvant la construction titanesque d’une usine souterraine de production des V-2 à Dora, en la visitant à plusieurs reprises et en y réglant son organisation. Wernher von Braun a pourtant échappé aux procès des criminels de guerre nazis. La science l’a sauvé aussi ! L’Amérique de l’époque a préféré fermer les yeux plutôt que de perdre « un cerveau ».

Aujourd’hui, en Allemagne, on juge Oskar Gröning, le « comptable » d’Auschwitz : pas de sang sur ces mains, non ! Mais une absence totale de morale qui s’est logée dans sa tête de jeune homme de vingt ans ! Un procès si symbolique dans ce présent que certains ne voudraient pas voir encombré de « toutes ces histoires vieilles de 70 ans ». Un procès qu’Helen croyait déclencher mais la lâcheté, la raison d’Etat ont eu raison d’elle !

Helen n’aura en effet pas eu raison de l’homme qui dormait d’un sommeil de plomb, de cet homme qui était au courant des wagons plombés. De cet homme qui a bénéficié de la chape de plomb, une chape de plomb soigneusement coulée par le pays qui incarnait à l’époque la Liberté.  A ce propos, comment un état de droit peut-il balayer l’éthique ? Jusqu’à quel point un état de droit peut-il dissimuler la vérité ? Au nom de quels principes ?

Les réponses à ces questions sont difficiles, mais celle de la responsabilité est aussi inhérente à tout travail artistique, surtout quand il veut donner vie à l’Histoire. Destin personnel et destin collectif sont indéfectiblement liés : si nous n’avons pas toutes les réponses, au moins est-ce un devoir de nous poser les bonnes questions.

Christine Méron